Désintox de la semaine : les enseignants blessés dans leur chair(e) ?

« À large panse, maigre cervelle ! Les morceaux succulents, s’ils enrichissent la chair, mettent l’esprit en banqueroute. »

William Shakespeare

Le seul changement concret, sonnant et trébuchant oserais-je dire, du décret 2014 sur les missions des enseignants, applicable à la rentrée 2015, concernera la disparition de l’heure de chaire. Mais rassurez-vous, comme le dit Lavoisier ou Anaxagore ou tout simplement le bon sens, « rien ne se perd, tout se transforme ». Ainsi, un nouveau principe fera son apparition en septembre 2015 : la pondération.

Les collègues de BTS et de CPGE en connaissent déjà le fonctionnement : pour les premiers, une heure de cours est actuellement et sera toujours comptée pour une heure et quart de service ; pour les seconds, une heure de cours est actuellement et sera toujours comptée pour une heure et demie de service. Jusqu’à l’an prochain, les collègues enseignant dans le cycle terminal du lycée au moins six heures dans des classes aux programmes différents voient leur service minoré d’une heure (concrètement, s’ils doivent 18, ils feront 17 payées 18, ou bien 18 payées 19) et ce depuis 1950.

Le Ministre Peillon a proposé et fait approuver dans le futur décret la suppression de l’heure de chaire et l’instauration d’une pondération d’1,1 pour tous les enseignants du cycle terminal (sauf les professeurs d’EPS et les PLP. Pour une explication, voir les adeptes des corps à gogo) dès la première heure pour un maxima d’une heure. Le gain possible est donc d’une heure au plus soit la même chose qu’avec l’heure de chaire. Il y a deux différences qui permettent de voir le verre à moitié vide et le verre à moitié plein.

Commençons par le verre à moitié vide : là où il faut aujourd’hui six heures pour gagner l’heure de chaire, il en faudra demain dix. Soit quatre heures de plus et donc une perte potentielle de salaire si l’on en croit les calculs florissant ici ou là pour tirer à boulets rouges sur cette nouveauté. Bref, ce serait une preuve de plus que ce projet n’a qu’un seul but : paupériser la classe enseignante.

On peut aussi voir le verre à moitié plein pour différentes raisons.

Premièrement, la pondération est effective dès la première heure travaillée dans une classe du cycle terminal. Il ne sera donc plus besoin d’atteindre six heures pour décrocher le jackpot. Par exemple, un collègue assurant actuellement cinq heures en terminale ne touche rien, il bénéficiera avec la pondération soit d’un allègement de service d’une demie-heure soit d’une demie HSA. Cette mesure couplée avec la suppression de la majoration de service pour effectifs faibles (c’est-à-dire le fait de devoir assurer gratuitement une heure de plus) aura pour effet de mettre sur un pied d’égalité en termes de traitement (au sens de rémunération mais pas seulement) les enseignants de toutes les disciplines, y compris ceux jusqu’alors les plus pénalisés (langues à petits effectifs, lettres classiques notamment).

Deuxièmement, il ne sera plus possible d’avoir une interprétation élastique du texte officiel selon les chefs d’établissement pour acheter la paix sociale, selon les lobbies disciplinaires pour se garantir des rentes de situation, selon les moyens de l’établissement ou du rectorat.

Pour le Sgen-CFDT, cette pondération, dans le système tel qu’il fonctionne actuellement, a le mérite de la transparence et de la justice, deux qualités nécessaires au bon fonctionnement des établissements. Transparence d’un côté puisque le texte n’offre pas d’interprétation subjective possible « chaque heure d’enseignement réalisée par les enseignants […] dans le cycle terminal de la voie générale et technologique est décomptée

pour la valeur d’1.1 heure »). Justice de l’autre puisque tous les collègues sont à quantité de travail égale dans un même lieu (l’établissement, le cycle) traités de la même manière.

Toutefois, on ne peut que regretter que le collège, lieu de souffrance clairement reconnu pour les élèves et les personnels, ne soit intéressé par aucune forme de reconnaissance de la difficulté des conditions de travail. Il faut sortir de l’idée que seule la complexité ou l’excellence des programmes mérite reconnaissance. La pondération de 1,1 en REP+ est la seule qui signifie que les conditions d’exercice des collègues méritent aussi une reconnaissance en temps (il y a de l’indemnitaire aussi).

Désintox de la semaine : évaluation partout, justice nulle part ?

« Apprendre ? Certainement, mais vivre d’abord, et apprendre par la vie, dans la vie. »

John Dewey (1859-1952)

Parmi les nombreuses outrecuidances de Vincent Peillon, Ministre porté aux nues puis envoyé au trente-sixième dessous par les mêmes personnes, soutenu par des syndicats prétendument coupés de leur base (ah, l’argument poujadiste du petit peuple pétri de bon sens terrien contre les élites maçonniques et boursouflées), il y a celle de s’être mêlé de pédagogie et d’évaluation. Car, si vous ne le saviez pas, on « vous le donne Émile », les enseignants sont des professions libérales qui exercent leur mission comme bon leur semble (c’est juste contradictoire par rapport à la demande des mêmes d’avoir un cadre national, unique et indivisible).

Quelle ignominie a donc commis l’ancien Ministre avant de s’en aller rejoindre les bancs du Parlement européen ?

Il a fait inscrire dans le futur décret sur le métier et les missions des enseignants que ceux-ci doivent assurer l’évaluation des élèves. Des élèves de l’établissement diront ses détracteurs. Sauf que le II de l’article 2 (lien vers le projet approuvé en CTM le 27 mars dernier sur le site du Sgen mais le même texte est sur tous les sites de syndicats) dit ceci : « Les missions liées au service d’enseignement qui comprennent les travaux de préparation et les recherches personnelles nécessaires à la réalisation des heures d’enseignement, l’aide et le suivi du travail personnel des élèves, leur évaluation ». Il n’est donc pas question d’évaluer l’ensemble des élèves de l’établissement (ce qui, soit dit en passant, ne gêne a priori personne quand il s’agit de corriger un devoir commun, pratique qui se répand de plus en plus, ou un brevet ou bac blanc) mais bien d’évaluer ses propres élèves.

Ces quelques mots dans le projet de décret (approuvé en CTM certes mais pas encore publié) serait la porte ouverte à tous les maux du système éducatif, ces maux qui auraient conduit depuis des décennies à la dégringolade du niveau des élèves (chaque année ils sont plus mauvais que l’année précédente, c’est dramatique, non ?) : CCF, évaluation en cours d’année, contrôle continu plus important que l’examen terminal. Sauf que ces modalités d’évaluation n’existent pas depuis assez longtemps pour leur imputer les effets dont elles seraient la cause.

Ces quelques mots dans le projet de décret ont au moins le mérite de créer le débat sur l’évaluation des élèves. Est-ce une arme de dissuasion massive ? Est-ce un levier de management de la classe ? Est-ce un indice de progression pour les élèves ? Est-ce juste un rituel suranné garantissant le respect de la discipline ? Est-ce qu’évaluer et noter, c’est bonnet blanc et blanc bonnet ?

Pour le Sgen-CFDT, l’évaluation des élèves est nécessaire. Plus encore, elle devrait être quotidienne ou presque. Mais l’évaluation ne doit pas systématiquement devenir une note qui sert à classer, c’est-à-dire à trier et exclure les élèves. Elle ne doit pas non plus servir de mètre étalon à l’activité quantitative et qualitative du travail des enseignants. Elle doit permettre de connaître les acquisitions de connaissances, de compétences, de savoir-faire et savoir-être de chaque élève afin de construire avec lui et sa famille le meilleur parcours qui soit. L’évaluation sous forme de notation sanction telle qu’elle est pratiquée aux examens et majoritairement dans les classes gomme l’individu derrière l’élève. Le but de l’école ne devrait pas être de distribuer bonnes et mauvaises notes (voir les examens qui n’ont de valeur que si un bon nombre y échoue), mais de mener tout élève à son niveau le meilleur, sachant que tous n’ont ni le même rythme ni les mêmes difficultés (contexte familial, crise d’adolescence…) et que la formation se fait tout au long de la vie. Pour mettre en œuvre cette évaluation des acquisitions, les enseignants doivent être formés et disposer d’outils pertinents et efficaces (ce que n’est pas encore le cas du livret personnel de compétences par exemple) centrés sur la progression de l’élève et non destinés à le classer parmi les autres.

Toute réflexion sur l’évaluation amène immanquablement à se poser la question de la pertinence du brevet et du baccalauréat sous leurs formes actuelles mais ce sujet serait trop long à traiter ici.

Désintox de la semaine : la réunionite, mal du siècle ?

« La réussite appartient à tout le monde. C’est au travail d’équipe qu’en revient le mérite. »

Frank Piccard

Les Cassandre professionnels ont découvert le nouveau fléau de l’École : un certain ex Ministre de l’Éducation nationale aurait pour sombre dessein de nous faire passer nuits et week-end dans nos établissements. Comment ? En ayant eu l’impudence de glisser dans la réécriture des décrets de 50 la liste des (très) nombreuses missions assurées par les personnels enseignants en plus des heures d’enseignement. Ce serait, parait-il, la porte ouverte à d’innombrables et interminables réunions. Dont acte. Mais c’est déjà le cas. Plutôt que de crier au feu alors que la maison brûle déjà, il convient de s’interroger d’une part sur le fond et d’autre part sur la forme.

Sur la forme, il est vrai que les personnels sont confrontés à un très grand nombre de réunions : conseils de classe, de cycle, d’école, d’enseignement, conseils pédagogiques, réunions d’équipes, de réseaux, de projets, de parents, préparation de l’oral d’histoire des arts, de l’oral de langue, du bac blanc, du brevet blanc, concertation… Tout cela fera partie demain (en 2015) du bloc 2 du décret 2014 appelé missions liées au service d’enseignement. Le Sgen-CFDT ne conteste pas, bien au contraire, la nécessité de donner des lieux pour le travail en équipe. Pour autant, une rationalisation est plus que nécessaire. Plus qu’un « choc de simplification administrative », c’est un big-bang qu’il faudrait.

Car, sur le fond, pour le Sgen-CFDT, ces missions et activités diverses sont intrinsèques à la mission principale définie dans le bloc 1 : le service d’enseignement. En effet, nous rejetons l’image d’un enseignant isolé dans sa classe, dans son établissement et dans l’exercice de son métier. Pour le Sgen-CFDT, l’enseignant fait partie d’une équipe pluridisciplinaire de professionnels au service de la réussite des élèves. Cela étant dit, le travail d’équipe ne se décrète pas (comme la grève générale), il se construit. D’abord en donnant du sens aux réunions, c’est là le travail des cadres à quelque niveau que ce soit (établissement, services déconcentrés, administration centrale) que de rappeler les lignes directrices – lesquelles ne sont pas décidées par l’enseignant libéral tel que prôné par certains mais bien par les choix de politique générale du gouvernement – dans lesquelles s’intègre une part d’autonomie décisionnelle et pédagogique locale. Le niveau local est le deuxième étage de la fusée. Pourquoi faire des réunions si elles ne font que répéter ou répercuter les injonctions venues du sommet ? Pourquoi faire des réunions si elles ne débouchent pas sur des actions, des objectifs, des projets concrets dans l’établissement ?

Pour le Sgen-CFDT, toute réunion doit permettre aux équipes de définir une méthode de travail, de fixer les objectifs communs pour donner du sens à la notion même d’équipe.

Une raison de plus pour refonder l’école!

Les résultats aux évaluations nationales et internationales (PISA, CEDRE, PIRLS…) ont largement marqué l’orientation des débats pour la loi de refondation, notamment pour l’accentuation des écarts dus au milieu familial, la baisse du nombre de lecteurs en 6ème

Pour le Sgen-CFDT, si la refondation est urgente, c’est d’abord par la remise en cause des pratiques quotidiennes qu’elle se fera, afin d’améliorer les résultats de tous les élèves, d’offrir à tous l’ouverture culturelle indispensable à la formation du citoyen acteur et responsable.

Il s’agit donc de changer les pratiques pédagogiques pour un vrai travail d’équipe, une nouvelle organisation de la classe.  Enseigner, ce n’est pas seulement inculquer des savoirs, c’est aussi et surtout permettre aux élèves d’être acteurs de leurs apprentissages afin de leur donner les moyens d’assumer pleinement leur rôle dans la société.

Le faible taux de participation aux élections municipales interpelle directement tous les enseignants de la maternelle au lycée ! En effet, ce sont les plus jeunes qui ont le moins voté et qui ne se sentent pas concernés par la vie de la cité…

Ainsi, l’objectif affiché de l’apprentissage de la citoyenneté, rendre l’élève acteur et responsable, n’a donc pas été atteint : il est urgent de se questionner sur les pratiques coopératives et citoyennes au sein de l’Ecole !

Pour le Sgen CFDT, les objectifs de la refondation trouveront une traduction concrète grâce à une modification des pratiques pédagogiques. La formation initiale et continue doit être revue en ce sens et viser un travail collectif, en lien avec les partenaires de l’Ecole : l’éducation, c’est l’affaire de tous !

Désintox de la semaine : contre le gavage des élèves !

« Que nous sert-il d’avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digère, si elle ne se transforme en nous ? »

Montaigne (Les Essais, Livre I – 1595)

Chaque année, à quelques semaines des vacances d’été, les salles des profs ou les salles des maîtres sont saisies d’un vertige : sera-t-il possible de finir les programmes, voire de les faire acquérir aux élèves ?

Il s’agit en effet d’une question fondamentale dans le fonctionnement du système scolaire tant elle impacte les pratiques des enseignants et leurs conditions de travail. L’ex ministre Vincent Peillon a d’ailleurs mis en place un Conseil supérieur des programmes qui a édicté tout récemment une Charte des programmes pour redéfinir la méthodologie de leur construction.

De l’aveu même d’une majorité d’enseignants, les programmes sont trop lourds, trop longs, infaisables. Pire encore, ils sont pour les personnels une source majeure de stress et d’anxiété puisque l’institution impose à ses agents d’atteindre des objectifs inatteignables. Nous sommes là aux limites de la maltraitance.

Il y a une contradiction forte entre cette réalité et les revendications de certains syndicats et associations professionnelles qui ne cessent de réclamer des programmes exigeants pour les élèves, plus d’heures pour chacune des disciplines. Prises bout à bout ces revendications portées pour satisfaire telle ou telle discipline, telle ou telle série, auraient pour effet de donner aux élèves des semaines de 70 heures et des connaissances dignes de Pic de la Mirandole.

De tels programmes ne servent qu’à satisfaire ceux qui les défendent au détriment d’un côté des élèves que l’on place en face d’une montagne infranchissable, de l’autre des collègues qui ont l’impression de ne pas pouvoir correctement faire leur travail.

Non, l’élève n’est pas une oie que l’on gave pour le prestige de son éleveur.

Pour le Sgen-CFDT, il faut abandonner les programmes encyclopédiques qui n’ont pas de sens à l’heure d’un monde connecté où la connaissance est partout, tout le temps. Il faut repenser la progression des apprentissages et la validation des acquis des élèves de la maternelle à l’université en intégrant les enseignements dans une logique curriculaire qui pourrait être celle du socle commun pour la scolarité obligatoire. Ainsi il faut redéfinir, en fonction du socle commun, des objectifs d’acquisition de connaissances et de compétences cohérents et capitalisables, en lieu et place des programmes annuels disciplinaires. Cela conduit à des rythmes de progression différenciés, nécessaires pour respecter la qualité de ce qui est enseigné, s’attacher à ce qu’apprennent réellement les élèves, définir les progressions pédagogiques à partir des acquisitions des élèves et ne plus imposer aux enseignants de survoler les notions pour satisfaire un programme inadapté.

 

Désintox de la semaine : la territorialisation

Territorialisation : penser global, agir local !

Ne cherchez pas le mot « territorialiser » dans le dictionnaire, il n’y est pas. Ce qui ne manque pas d’être pratique pour les adeptes du syndicalisme de la peur. Ajoutez-y une sonorité désagréable, un côté un peu technocrate, et vous obtenez le mot qui fait peur !

À en croire certains, l’École serait donc la victime non consentante d’un dépeçage en règle qu’on appelle « territorialisation ». Concrètement c’est le fait de remettre en cause le caractère national de tout ce qui fait l’École : statuts, corps, programmes, tutelle… en donnant une autorité économique et pédagogique à des échelons inférieurs, autrement dit les collectivités locales.

On a ainsi entendu que la réforme des rythmes scolaires était le prélude à la territorialisation de l’École tout comme le projet d’établissement ou les contrats d’objectifs dans le Second degré.

Les syndicats corporatistes et associations professionnelles qui s’accrochent bec et ongles au cadre national, aux programmes nationaux, aux grilles horaires nationales revendiquent de fait une École aux mains des technocrates et des comptables : environ un million d’agents dont 800000 enseignants, des millions d’élèves, des milliers d’écoles et d’établissements gérés dans une (techno)structure strictement nationale ne peuvent au final qu’être traités comme des numéros dans un ensemble de statistiques.

Pour le Sgen-CFDT, faire le choix du territoire c’est faire le choix de la confiance aux agents, y compris aux cadres intermédiaires qui pilotent les collectifs de travail locaux.

Pour le Sgen-CFDT, les personnels sur le terrain, au contact des élèves, des familles et des partenaires sont les meilleur-e-s expert-e-s de leurs propres pratiques.

Ainsi qui d’un haut fonctionnaire, certes (et ) probablement compétent, d’une quelconque direction du Ministère à Paris ou de l’équipe d’un collège ECLAIR ou d’une école rurale est le mieux à même de déterminer l’organisation des cours la plus efficace, les modalités pédagogiques de leur mise en œuvre, les horaires les plus pertinents en conjuguant deux objectifs : la réussite des élèves et le bien-être des personnels ?

Pour le Sgen-CFDT, la réponse est claire : ce sont les équipes dans les écoles et les établissements qui doivent être actrices de l’exercice de leur métier. L’École ne peut pas et ne doit pas être une tour d’ivoire déconnectée des réalités qui l’entourent. Ainsi, il est tout à fait pertinent d’intégrer une part de local dans les programmes scolaires et les activités éducatives au sens large : étude de la région ou de la ville en géographie, classes vertes en primaire, partenariats avec des associations locales pour le développement durable, approvisionnement circuit court pour la cantine…

Il s’agit, au fond, toujours de la même tension entre le choix d’un élève assimilé à une oie que l’on gave ou considéré comme un futur citoyen éclairé sur les enjeux du monde contemporain (et en ce lendemain d’élections municipales, l’enjeu est clairement au niveau du territoire).