Désintox de la semaine : le syndrome de l’île de Pâques

dessin désintox« Le plus simple écolier sait maintenant des vérités pour lesquelles Archimède eût sacrifié sa vie. »

Ernest Renan

Selon certains historiens, les habitants de l’île de Pâques sont morts d’avoir trop adoré leurs totems, ces immenses sculptures en pierre. À force d’adoration et d’absence de remise en question, ils ont détruit la forêt qui les faisait vivre pour transporter et édifier leurs idoles.

Alors que les résultats du bac sont tombés la semaine passée et que les recalés tentent in extremis de se sauver au rattrapage, le désormais éternel sujet du bac revient sur la table : coûts, fuites, jurys tyranniques, niveaux… Le bac est l’un des grands sujets de discussion de ce début de vacances d’été. C’est même un objet de marketing pour les banques et officines capitalistes du marché de l’angoisse scolaire.

Le Ministre lui-même a soufflé le chaud et le froid en anticipant d’abord la possibilité de résultats plus faibles que l’an dernier (encore un coup des services informatiques !) avant que le ministère n’annonce finalement une hausse du taux d’admis au premier tour (malgré une baisse dans la filière générale, particulièrement en ES), signe que le niveau baisse encore ?

En effet, le bac est l’objet de beaucoup de fantasmes et de paradoxes. Pour certains, il est un symbole, un totem, le rite de passage de la période enfantine à l’âge d’homme. Parents, enseignants, jeunes sembleraient viscéralement attachés au bac. C’est-à-dire que plus que le contenu, on met en avant le contenant. L’Éducation semble être souvent affaire de symboles : on ne peut supprimer les notes parce qu’elles sont ancrées dans la représentation populaire, on ne peut supprimer le redoublement ou le conseil de classe parce qu’ils sont des moyens de pression, on ne peut rapprocher des corps d’enseignants parce que leur « culture professionnelle » est plus forte que leur métier au quotidien. Il est plus souvent question de forme que de fond.

Sur le fond, on met en avant le caractère national, anonyme, égalitaire du bac pour défendre la vénérable institution. C’est un brin contradictoire avec les débats qui enflamment dès les notes connues les listes de discussion disciplinaire ou les échanges entre collègues sur tel ou tel jury qui a scandaleusement sous-noté (c’est toujours dans ce sens, rarement dans l’autre) ces pourtant si braves bambins que l’on a excellemment formés toute l’année.

C’est encore plus contradictoire avec la réalité reconnue par le Ministère selon laquelle les enseignants les plus expérimentés peuplent les lycées de centre ville plutôt que ceux de banlieue. Réalité défendue bec et ongles par le SNES puisque les règles d’affectation au barème, qui favorise quand même l’ancienneté, y sont aussi sacrées que l’Ancien et le Nouveau Testament pour les Chrétiens, que la Torah pour les Juifs, le Coran pour les Musulmans. L’égalité ne se joue pas dans l’anonymat de l’épreuve (tout relatif quand il s’agit d’oraux) ni dans le rituel de l’horaire identique pour des centaines de milliers d’élèves le jour J. L’égalité réelle se joue tout au long de la scolarité de l’élève.

Depuis quasiment sa création le baccalauréat pose aussi la question de son niveau. Est-il trop difficile ? Allez le demander aux candidats du bac S cette année ! À moins que l’on ait encore à faire à de jeunes fumistes qui ne savent pas souffrir pour être bacheliers ! Le bac est-il moins difficile parce que plus de jeunes l’obtiennent ? C’est oublier un instant que ces mêmes jeunes ont passé leur vie à l’école, qu’ils ont toute la connaissance du monde à portée de pouce, qu’ils ont des compétences que leurs aînés n’ont pas et que ces derniers se gardent bien de ne pas mettre en valeur. On a quand même un peu trop l’impression que le bac est un instrument de torture, ou plus modérément de bizutage social, d’une génération par une autre plutôt que la validation ou la certification de la maîtrise de compétences utiles à l’insertion dans la vie professionnelle et citoyenne de l’adulte en devenir.

Désintox de la semaine : les procrastinateurs perpétuels

dessin désintox« Il faut faire aujourd’hui ce que tout le monde fera demain. »

Jean Cocteau

Alphonse Allais aurait dit : « Ne fais pas le jour même ce que tu peux faire le lendemain ». Si, à sa façon Alponse Allais était un philosophe, c’était avant tout un humoriste. Ses propos ne sont donc pas à prendre au pied de la lettre comme le font régulièrement certaines organisations syndicales pour lesquelles il est toujours urgent de reporter le moindre projet au motif que la profession n’est pas prête.

Aujourd’hui les personnels sont pris entre deux feux : celui du constat d’une situation difficile à plusieurs niveaux : rémunération, déficit d’image, souffrance au travail, échec d’une part non négligeable des élèves du primaire à la licence ; celui d’une succession de réformes, pendant la décennie 2002-2012, sous tendue par une idéologie fortement et foncièrement contre les fonctionnaires, contre la justice, contre le respect des personnels. Aujourd’hui, les résultats d’une enquête OCDE dresse le tableau noir d’une profession déboussolée et à la recherche d’elle-même. Les médias ont repris en boucle le chiffre selon lequel une large majorité des collègues doute, c’est un euphémisme, du bien-fondé et du pilotage politiques des réformes. Mais la même enquête, comme les différentes enquêtes menées par le Sgen-CFDT (Premier degré, BIATSS et ITA, cadres), indique aussi des difficultés indépendantes des réformes et inhérentes à un monde qui change : moindre attention des élèves, tensions et violences fréquentes, moindre intérêt pour la chose scolaire, désabusement quant à l’avenir…

Ces inquiétudes et ces angoisses ne peuvent trouver qu’une réponse politique au sens noble du terme, c’est-à-dire au sens de choix faits par les gouvernants sur la direction à donner à l’École : priorité au primaire, rythmes scolaires, refondation de l’éducation prioritaire, liaison école-collège… sont des choix politiques. Tout comme sont politiques les réponses ou réactions apportées par les syndicats à ces chantiers. Ce n’est pas parce que la question et la réponse sont politiques que cela signifie approbation aveugle des propositions ministérielles. En revanche, le choix de répondre ici et maintenant en ouvrant le champ de l’expérimentation, de l’aménagement des textes est un choix politique. Le Sgen-CFDT est intervenu pour faire évoluer les réformes lancées depuis 2012 à travers son mémorandum pendant l’été de la concertation puis en s’exprimant chaque fois que c’était nécessaire : sur les rythmes, sur la négociation métiers, sur l’éducation prioritaire

Mais politique est aussi le choix de demander systématiquement le report des textes, le retrait des réformes. C’est le choix de la non responsabilité, celui de l’incantation, celui de l’abandon des collègues.

Pour le Sgen-CFDT, l’action syndicale c’est agir pour la transformation du quotidien des personnels et des élèves. Ceux qui se gargarisent des appels au grand soir, aux vraies réformes, aux véritables concertations, ne contribuent pas à la recherche de l’amélioration ici et maintenant du quotidien des enseignants dans leur classe, des administratifs dans leur service, des chefs d’établissement dans leur bureau (mais aussi des élèves derrière leur table), de tous les personnels qui expriment le besoin à la fois d’un pilotage politique fort et d’une autonomie et d’une professionnalité reconnue.