Désintox de la semaine : L’occasion fait le larron !

42« Vous êtes bon lorsque que vous marchez fermement vers votre but d’un pas intrépide. Pourtant, vous n’êtes pas mauvais lorsque vous y allez en boitant. Même ceux qui boitent ne vont pas en arrière.»

Khalil Gibran

Au détour de conversations (de comptoir, en famille, volées dans les transports…) ou autour des kiosques à journaux, on peut souvent voir ou entendre des jugements péremptoires sur les bons ou mauvais profs, les bons ou mauvais établissements. La presse magazine en fait d’ailleurs régulièrement ses choux gras. On a de toutes façons la presse que l’on mérite. Ces mauvaises habitudes contribuent à entretenir l’état d’esprit de dénigrement permanent de l’éducation nationale (pour parler en langage presse : le prof bashing) et la notion de concurrence, notion qui ne devrait pas avoir sa place dans notre milieu. Et pourtant…

Certains établissements eux-mêmes entrent dans le jeu en vantant l’expérience de leurs enseignants. Où expérience s’entend au sens d’âge même si « aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ». Ou la qualité de leurs équipements, l’excellence de leurs options ou encore l’histoire, avec un grand H, émanant de leurs murs. La voici l’Éducation Nationale pétrie d’égalité et de républicanisme ! Au final, des écarts monstrueux quant au nombre d’agrégés, à l’ancienneté des enseignants, au taux d’équipement en matériel numérique ou en plateaux techniques… Et ce résultat n’est pas celui de l’influence néfaste des « pédagos » ou des laxistes (de toutes façons, ce sont les mêmes). C’est le résultat de 70 ans d’immobilisme sous la sacro-sainte tutelle des décrets de 50, c’est le résultat de réformes avortées ou jamais abouties parce qu’enlisées dans les couloirs du Ministère ou des rectorats ou des établissements sous la pression de tel ou tels.

Non, il n’y a pas de mauvais et de bons profs. Non, il n’y a pas de mauvais et de bons lycées. Il y a ceux qui ont le pistolet et ceux qui creusent. Sauf que le système distribue aléatoirement les cartes du jeu avant de délaisser ceux qui tirent les mauvaises. Le Sgen-CFDT a fait le choix de ne pas se satisfaire de cette situation et même de la dénoncer. Mais dénoncer ne suffit pas, donc le Sgen-CFDT a aussi des propositions. Celles-ci peuvent plaire ou ne pas plaire mais ont pour but de ne pas regarder les bras ballants le statu quo ante mener dans le mur des enseignants et des élèves. Nous ne pouvons accepter 150000 élèves qui disparaissent dans la nature chaque année. Nous ne pouvions pas accepter le sacrifice de la formation des enseignants et notre combat a permis de la rétablir, imparfaitement mais le pied est dans la porte. Nous ne pouvions accepter les inégalités de traitement entre enseignants du premier et du second degré et notre combat a contribué à la réduction de ces écarts.

L’objectif du Sgen-CFDT ce n’est pas de défendre l’égalité de façade mais de construire l’équité réelle. Entre élèves, entre écoles, entre enseignants, entre personnels administratifs car il n’y a pas de bons et de mauvais, il y a les chances et le contexte qu’offre l’institution à l’exercice du rôle de chacun. N’ayons pas peur d’affirmer qu’il est plus facile de devenir un « bon » prof ou un « bon » élève dans un établissement de centre ville que dans un établissement rural ou de banlieue. Ces parois de verre sont intolérables. Nous ne prendrons même pas la peine d’ergoter sur ces notions de bons ou de mauvais.

La recherche permanente de bons et de coupables, de justes et de mauvais percutent quand même violemment la devise républicaine d’égalité. Mais cette recherche est inhérente au fonctionnement de notre École, à un fonctionnement qui fait système, qui n’est ni égalitaire ni bienveillante.

Égalitaire, le système ne l’est ni pour les élèves (effectifs, conditions de « travail », programmes réalisés ou non…) ni pour les personnels qui valent bien mieux que le système dans lequel ils évoluent (cloisonnement absurde en corps innombrables, carrière hachée menue en grades, avancement déconnectée de l’exercice réel du métier…). Bienveillant, le système ne l’est pour personne : élèves moulinés dans des applications informatiques pour les affectations, élèves triturés et synthétisés dans des moyennes et des coefficients, personnels en difficultés abandonnés à leur sort, gestion humaine des ressources presque inexistante, salaires des catégories C et des débuts de carrière indécents…). Pour le Sgen-CFDT, le problème ne vient pas des personnels, de leur coût ou de leur manque de productivité, mais bien d’un système construit en un autre temps pour une autre société et d’autres objectifs que l’époque, les jeunes et les défis d’aujourd’hui.

Désintox de la semaine : L’arroseur arrosé

dessin désintox« Charité bien ordonnée commence par soi-même. »

Proverbe français

C’est un gag éculé mais qui fonctionne toujours, sauf pour la « victime » souvent fort mécontente qu’on retourne contre elle les armes qu’elle utilise contre les autres. Il y a un peu de ce gag dans toutes les réflexions sur l’évaluation.

Un peu comme le politique qui ne s’applique pas à lui-même les économies qu’il fait s’abattre sur les travailleurs et les travailleuses, certains ne voudraient pas qu’on leur applique les évaluations qu’ils font pourtant subir à cœur joie à leurs élèves.

Que ce soit clair, le Sgen-CFDT est toujours contre l’inspection individuelle et infantilisante qui ne sert que de carotte à l’avancement dans la carrière et l’on ne sait que trop bien que le niveau d’engagement réel des collègues n’a que peu d’influence sur leur avancement et sur leur portefeuille. Le Sgen défend d’un côté une inspection d’équipe qui permette une évaluation des actions pédagogiques et de l’autre une rénovation de l’architecture statutaire et des grilles de rémunération de la fonction publique.

Le Sgen-CFDT défend aussi l’évaluation des actions pédagogiques. À travers l’évaluation des actions pédagogiques, c’est leur reconnaissance même en temps qu’acte essentiel du travail enseignant qui doit être reconnue. C’est aussi reconnaître qu’une action n’a pas la même efficacité ou la même pertinence à un endroit ou à un autre. Pour le Sgen, il est nécessaire de ne pas faire des projets ou des actions juste pour faire mais avec deux objectifs : favoriser la réussite des élèves et favoriser le plaisir, c’est-à-dire le bien-être au travail, des personnels.

Il s’agit bien des personnels en général car une action pédagogique est plus vaste et plus englobante qu’un cours ou qu’une leçon. Ainsi un projet peut impliquer les personnels d’éducation (vaste sujet aussi que celui de la séparation en deux métiers de l’acte d’éducation et de l’acte d’enseignement), les personnels santé-sociaux ou d’orientation. L’objectif d’une évaluation n’est pas de juger les collègues mais de juger de la construction, du développement et de la pertinence du projet ou de l’action dans le sens d’une démarche qualité.

J’entends crier au loup du management ou de la police politique pédagogique. Bien au contraire, de la même manière qu’évaluer les élèves doit permettre de les accompagner et non de les sanctionner, de réorienter le contenu des séquences par rapport aux besoins identifiés, l’évaluation d’une action ou d’un projet pédagogique doit contribuer à la juste synergie des moyens et compétences humains et budgétaires (heures poste ou supplémentaires ou indemnités ou décharge…).

Surtout, par rapport à une forme de management vertical, il faut construire, voire il faut imposer à notre administration elle-même, une habitude de management horizontal. L’évaluation d’un projet actuellement a tendance à se résumer à des documents remplis d’un verbiage constitués des bons mots-clés (une sorte de bachotage en somme) avant le projet et puis plus rien ou bien à des « descentes » d’inspecteurs pour assurer les parties prenantes de toute leur estime, ou éventuellement les recruter comme formateurs de leurs pairs. Il faut mettre d’accord tous les acteurs, pas sous la contrainte d’un contrat, sur les besoins nécessitant telle ou telle action, sur les moyens nécessaires, sur les indicateurs permettant de justifier son efficience, sur la durée et sur la forme (expérimentation avant généralisation, projet s’appliquant à tout un établissement ou à un bassin ou limité à une équipe ou à une cohorte d’élèves).

Il est nécessaire, urgent, de décloisonner les relations et les compétences entre les acteurs. Ce sera le signal de leur mise en responsabilité, c’est-à-dire de la confiance reconnue à ses agents par l’administration, de tous les collègues car pour le Sgen-CFDT, une condition de l’amélioration des conditions de travail de tous c’est à la fois les responsabilités et la confiance que l’administration accorde à chacun.

Désintox de la semaine : To be or not(e) to be ?

dessin désintox« La contemplation prolongée de la Joconde ne nous donne pas le talent de Vinci. »

Marcel Pagnol

Pour son premier grand oral devant la communauté éducative, mercredi dernier au CSE, la nouvelle Ministre de l’Éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche a livré un discours plutôt consensuel pour essayer ne fâcher personne. Elle a toutefois, semble-t-il, posé ses lignes rouges sur deux sujets clivant au-delà du seul monde de l’éducation : les notes et le collège. Sur le second, elle a réaffirmé la nécessité du collège unique pourvu qu’il ne soit pas « uniforme ». Le Sgen-CFDT est heureux que soit réaffirmé ainsi le principe de l’école inclusive pour tous contre certains tenants d’un collège de la sélection et du tri.

Sur l’évaluation, et plus précisément les notes, la Ministre a clairement posé les limites du sujet en se défendant de tout « laxisme ». Ainsi elle répond à tous ceux qui pensent, contrairement au Sgen, que la note est le corollaire de l’excellence et que les autres modes d’évaluation sont les symptômes de la dégénérescence de notre société.

Il faut quand même faire un choix. On ne peut d’un côté se réclamer (peut-être plus souvent en paroles plus qu’en actes) d’une école du vivre ensemble et de l’autre prôner un système qui induit de la compétition plutôt que de l’émulation, de l’individualisme plutôt que de la coopération, du tri plutôt que de l’accompagnement.

Le problème n’est pas tant la note en elle-même ou pour elle-même, toute échelle de valeur porte en elle la possibilité d’un tri ou d’une dérive compétitive, mais le fait que d’une part on l’ait transformé en symbole de la toute-puissance du maître et de l’autre qu’elle soit la partie d’un tout qui est plus technocratique que pédagogique. Ainsi, cela a-t-il du sens, comme on l’entend justement dans les salles des profs ou de maitres, de laisser passer un élève dans le niveau supérieur parce que trois ou quatre matières en compensent autant d’autres ? On ne peut soutenir cet état de fait en s’arque-boutant sur la note, la moyenne et la moyenne de moyenne (qui fort heureusement a tendance à disparaître) et se plaindre de ce que les élèves trient, eux aussi, les matières selon leur goût.

Il s’agit donc de se sortir d’un système qui porte en lui les prémisses de son propre effondrement. Il s’agit aussi de s’avouer que, comme les programmes ou les horaires nationaux, la note n’a rien d’égalitaire. Là aussi on entend trop souvent les collègues se plaindre, à juste titre, d’être dépossédés de leur expertise et de leur notation par les systèmes de péréquation, de moyennes, d’écart type… S’accrocher aveuglément à la note telle qu’actuellement participe d’un fonctionnement que les mêmes dénoncent par ailleurs.

Pour le Sgen-CFDT, il est impératif de remplacer les notes par une évaluation de la progression des savoirs et des compétences que l’élève peut effectivement mobiliser. Cette évaluation peut et doit être cadrée nationalement tout en permettant aux équipes de créer dans leurs établissements les parcours des élèves (avec et pour les élèves) et les modalités de validation de l’acquisition des connaissances, compétences et différents types de savoir.

Pour le Sgen-CFDT, chez nombre de collègues, dans de nombreux établissements ou écoles, l’imagination est déjà au pouvoir, bien plus en avance que certains discours syndicaux ou « d’experts ». Le Sgen-CFDT continuera donc de se battre pour qu’il soit permis aux collègues d’essayer, d’expérimenter, d’innover.

Désintox de la semaine : Le monstre du Loch Ness

« Être réaliste, c’est préférer dessin désintoxune réforme modeste, qui en permet une autre, à un miracle impossible. »

Habib Bourguiba

Elle est la mère de tous les maux de l’Éducation nationale. Elle est responsable de la baisse du niveau des élèves (d’ailleurs l’heure de chaire devrait être pondérée d’autant à la baisse). Elle provoque aussi celle des enseignants nouvellement recrutés (puisqu’ils sont de jeunes ex élèves dont le niveau baisse). Elle est dirigée en sous-main par des puissances occultes installées dans un triangle Bruxelles-Strasbourg-Luxembourg ville (mais de humbles héros les ont démasquées sur néo-profs…). Elle vise à transférer aux régions, aux départements ou pire aux communes les enseignants comme de simples TOS. Elle vise à transférer aux CA des collèges et lycées, donc aux collègues, des compétences renforcées comme l’attribution de certaines indemnités (et l’on voit FO appeler ses adhérents à prendre le pouvoir dans les CA. Pour distribuer des indemnités comme un épouvantable chef d’établissement ou patron d’entreprise ?). Elle voudrait fondre en un seul ordre le primaire et le collège. Elle aimerait marier des corps si différents (vite, La Manif pour tous au secours!).

Elle, c’est la réforme. Pour les uns une nécessité, pour les autre, une infamie. La réforme a les épaules larges car même quand elle n’existe pas ou quand elle n’a pas été mise en œuvre, on la charge de tous les maux. Avec le temps, c’est même devenu un épouvantail informe qu’on ne différencie plus d’un autre. C’est la faute à la réforme, on a lutté contre la réforme, on demande l’abrogation de la réforme. De quelle réforme ? De quoi précisément ? Peu importe en fait. L’essentiel est de faire peur, de faire croire que des acquis vont être perdus, que les statuts vont tomber quand bien même les futurs ex statuts ne protégeaient en rien tant ils étaient obsolètes. [Une remarque, empruntée à une collègue qui se reconnaîtra et que je remercie. Que les profs de SES dans la salle ayant perçu ou percevant l’heure de chaire lèvent la main ! Eh bien, les statuts de 50 ne le permettaient pas, la discipline n’existant pas alors. Le même texte étant en vigueur jusqu’au 31 août 2015, vous pouvez rendre les sommes illégalement perçues. Alors, vous vous sentez toujours protégés ?]

Il faut dire aussi que différentes réformes ont largement justifié leur mauvaise réputation. La faute à une instrumentalisation politique pour faire des économies comme la réforme du lycée ; la faute aux blocages orchestrés par des forces syndicales comme pour le conseil pédagogique ; la faute aux obstacles dressés par les corps intermédiaires peu convaincus de leur bien fondé comme pour le socle commun. La liste est malheureusement longue des réformes inabouties, avortées, abandonnées comme un soldat japonais sur une île perdue du Pacifique. On n’en a jamais dressé le bilan, on n’y a jamais mis fin, on ne leur a jamais donné les moyens de se développer.

Le Sgen-CFDT est réformiste mais pas de ces réformes-là. Pour le Sgen-CFDT, réformer ce doit d’abord être une méthode fondée sur des constats partagés, sur des objectifs et des moyens clairs, sur des échéances définies, sur des améliorations pour tous, sur des bilans concertés pour savoir s’il faut aller de l’avant, rectifier des choix ou laisser tomber. Les mots-clés sont donc concertation, transparence, évaluation. C’est-à-dire l’antithèse de bons nombres de projets présentés comme des réformes ces nombreuses dernières années : autoritaires comme le passage à 4 jours à l’école primaire en 2008, absconses comme le livret personnel de compétences, délaissées comme l’accompagnement personnalisé. Ce qui manque à nombre de réformes, c’est la capacité de tous les partenaires, de chaque côté de la table, de dialoguer. Pour la CFDT, il faut dialoguer quand c’est possible, contester quand c’est nécessaire.

Pour le Sgen-CFDT, réformer ce n’est pas le grand soir, c’est transformer le quotidien du plus grand nombre. Ce n’est pas que dans les Ministères que l’on améliore le sort des collègues et la réussite des élèves. C’est aussi au plus près du terrain, dans les établissements, les écoles, les services.