Les silences éloquents des pourfendeurs de la réforme du collège

On entend beaucoup ces derniers temps les opposants à la réforme du collège et à celle des programmes des cycles 3 et 4 (CM2-6ème et 5ème- 3ème). Mais leurs silences en disent plus long que leurs propos le plus souvent violents. Ces derniers trahissent une vision que l’on pourrait qualifier « de classe » quand on observe comment l’intelligentsia soi-disant « de gauche » rejoint les plus conservateurs voire les plus réactionnaires défenseurs des privilèges scolaires.

Les arguments utilisés pour dénoncer une évolution, pourtant indispensable du collège, ne
visent qu’à défendre les leviers de réussite des élèves issus des milieux les plus favorisés et les mieux au fait du système scolaire. A-t-on entendu dans la bouche des opposants une allusion quelconque aux 140 000 jeunes qui sortent chaque année du système éducatif sans diplôme ? Ils les ignorent et le drame de ces élèves ne les préoccupe pas. Ils préfèrent la défense des « classes bilangues » en 6ème  dont on sait qu’elles constituent un outil de tri des collégiens favorisant un entre soi scolaire pour les plus favorisés d’entre eux. Pourtant, une réforme du collège ainsi qu’une refonte des programmes de l’école et du collège préparent les fondements de la poursuite d’étude des écartés du système éducatif. Le silence les concernant manifeste une forme de mépris social pour ces jeunes à qui l’Éducation nationale se doit de proposer la trajectoire scolaire la plus longue et la plus valorisante.

Comment ne pas interpréter les propos de Régis Debray, sur une grande radio nationale, comme des propos « de classe », quand il condamne la réforme au prétexte qu’elle céderait à la facilité alors que d’après lui, l’apprentissage doit être souffrance et persévérance. Pour les enfants des intellectuels parisiens, sans aucun doute, ils possèdent déjà les codes scolaires et culturels, leur avenir associe déjà solidement compétition scolaire et réussite sociale. Mais pour nos enfants de la République qui vivent dans les quartiers ou les campagnes les plus déshérités, dont les grands frères sont au chômage ou dont les mères célibataires  vivent le quotidien comme un combat, pour les élèves qui arrivent de Mayotte ou tout simplement pour ceux dont les apprentissages se font lentement, il faudrait donc leur proposer un parcours scolaire conçu comme une course d’obstacles en leur expliquant qu’elle est fort salutaire pour les apprentissages ?

Ne faut-il pas plutôt penser le collège comme un outil au service de la réussite de tous, faciliter le succès de ceux qui ont le plus de mal à comprendre les codes scolaires, encourager les démarches et les dispositifs qui élèveront le niveau de formation du plus grand nombre ?

Pour quiconque observe ce qui se passe entre les murs de la classe, il est insupportable de voir ces élèves en souffrance, à la fois désireux d’apprendre et résignés la plupart du temps à l’idée que l’école n’est pas faite pour eux, exprimant avec indifférence ou violence leur sentiment d’exclusion. Qui, parmi les bruyants défenseurs du latin ou des « classes bilangues » a manifesté une pensée pour ces élèves ? En réalité, ils sont acceptés s’ils restent concentrés dans des établissements « REP » ou « REP+ » pour lesquels on consent quelques efforts financiers, et à condition que les dispositifs qui permettent l’entre soi des catégories favorisées ne soient pas remis en cause.

Les défenseurs du latin, qui accordent de l’importance à une discipline qui en mérite et qui
conduit parfois des élèves issus de milieux défavorisés à l’excellence, ont obtenu largement satisfaction avec l’introduction de cette discipline dans les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) et dans les enseignements de complément. Les collégiens pourront donc suivre un enseignement de latin qui pourra aller jusqu’à 3h00 par semaine en 4ème et en 3ème. Ils insistent sur le caractère formateur de cet enseignement. Ils ont raison. Mais ils ne disent rien, tout comme les historiens qui sont montés à l’assaut contre les nouveaux programmes, du fait que l’enseignement de l’histoire ne compte plus au collège que pour une heure et quart par semaine. Une heure et quart d’histoire, jusqu’à trois heures de latin, lobbying quand tu nous tiens …

Des historiens de renom ont manifesté leur inquiétude au sujet des programmes d’histoire
proposés à la consultation des enseignants. Les programmes envisagés n’évoquent pas la chrétienté médiévale, l’humanisme, les Lumières, Clovis, Jeanne d’Arc, … et on en passe. Outre que la plupart de ces thèmes figurent explicitement ou implicitement dans les projets de programmes, ces cris outragés passent deux faits sous silence. Les enseignants, aujourd’hui recrutés à bac + 5, dont un nombre significatif dispose d’une thèse universitaire, sont des experts de haut niveau, et sont à même, au-delà d’un intitulé de programme assez général, de savoir comment traiter une question, à l’aide de quels exemples, quelles figures historiques, ou quelle situation édifiante. Inutile de les guider pas à pas, en leur précisant heure par heure ce qu’ils doivent faire. Cette conception des programmes est dépassée et correspond à un âge où les enseignants étaient recrutés très tôt après le baccalauréat. Par ailleurs, les programmes de collège actuels, même s’ils constituent un progrès considérable par rapport aux précédents, en indiquant notamment les capacités attendues d’un élève à l’issue de chaque chapitre, sont encore trop fournis et conduisent les professeurs à un traitement « à flux tendus ». Dans ces conditions, que deviennent les élèves dont les apprentissages se font plus lentement ? Comment remédier aux difficultés d’une partie de la classe quand il faut déjà courir vers le prochain chapitre ? Comment individualiser les démarches quand le thème suivant du programme piaffe déjà d’impatience devant la porte de la classe ?

Nos historiens n’en disent mot. Ils sont obnubilés par les thèmes d’étude qui leur sont chers ou par la nostalgie d’un collège qui les a fait réussir en d’autres temps. Que dire encore du silence concernant l’enseignement de la géographie, pourtant aussi formatrice que l’histoire pour comprendre le monde contemporain et aussi porteuse de valeurs citoyennes ? Que dire du silence de nos intellectuels sur l’enseignement moral et civique qui devra aussi être assuré par les professeurs d’histoire-géographie de collège ?

Quand on regarde la réforme à travers son « pré carré », on ignore la masse des élèves, ceux qui ont besoin de temps et d’accompagnement pour réussir.

On n’entend pas davantage les conservateurs sur la réforme du Socle commun de connaissances, de compétences et de culture. Pourtant, ces trois réformes, du collège, des programmes et du Socle commun, n’ont de sens que pensées en articulation les unes avec les autres. Elles définissent, une fois mises en synergie, un nouveau collège davantage centré sur les compétences des élèves, à construire, à évaluer puis à valider, et plus à même d’accompagner les apprentissages d’un grand nombre de collégiens et d’envisager la lutte contre l’échec scolaire. Plutôt que de penser ces trois réformes ensemble, il est plus facile intellectuellement et plus porteur politiquement de dénoncer quelques points déconnectés du tout.

Aujourd’hui le collège permet à 70% environ d’une classe d’âge de poursuivre des études
jusqu’à un baccalauréat. Ce n’est pas si mal, mais c’est insuffisant. Les 30% d’élèves qui n’atteignent pas ce niveau sont en souffrance scolaire et sociale. Ils expliquent nos médiocres résultats dans les comparaisons internationales. Leur échec questionne nos valeurs républicaines d’égalité et de justice sociale. Ce dont le collège a besoin aujourd’hui, c’est de permettre la poursuite d’étude de tous les élèves, quelle que soit la voie choisie. Des efforts importants doivent être réalisés en matière de maîtrise de la langue, de maîtrise des nouvelles technologies, d’évaluation des élèves, l’accompagnement individualisé, de sens donné aux apprentissages, de travail collaboratif pour les élèves comme pour les personnels. Dans tous ces domaines, il est possible de trouver des points faibles à la réforme. Mais où sont les arguments fondés derrière les cris des privilégiés ?

Philippe GUIZARD
Inspecteur d’académie – inspecteur pédagogique régional d’histoire-géographie Académie de Montpellier
Près de 1000 inspections dans les classes depuis 2001
Inspecteur référent pour un collège REP+ de l’académie

3 réflexions au sujet de « Les silences éloquents des pourfendeurs de la réforme du collège »

  1. Si cela vous arrange de faire passer pour « conservateurs » ceux qui s’opposent à cette réforme, libre à vous. Vous êtes complètement à côté de la plaque, dans vos raisonnements, dans vos arguments, noyé au milieu de vos préjugés. Le fait que vous affichiez 1000 inspections fait froid dans le dos. Il faudrait un long article pour vous répondre point par point mais sur l’essentiel:

    Le recrutement à bac + 5 n’est plus une garantie de qualité, tant le niveau universitaire a reculé. On voit des bac + 5 qui n’auraient pas eu le bac dans les années 70 et qui écrivent comme le petit Lili de Pagnol. Votre argument sur « les experts de haut niveau » pour justifier un document illisible est tout simplement pitoyable. La réalité est que le niveau des enseignants baisse parce que l’EN a du mal à les recruter – on comprend bien pourquoi.

    – l’école n’est pas un apprentissage des codes scolaires. L’école est la transmission d’un savoir. Mettez votre Bourdieu de côté, vous êtes un ridicule précieux. Si vous ne croyez pas au rôle émancipateur de l’école via la transmission du savoir, partez de l’EN, vous nuisez aux enfants.

    Justifier la fin du Latin par la baisse des heures d’histoire, je n’avais encore jamais vu… Pouvez-vous raisonner de façon non biaisée. La baisse des heures d’histoire ET celle du latin sont nuisibles ! Pourquoi opposer ces deux faits qui vont dans le même sens: la création de citoyens ignorants, sans esprit critique.

    Le chiffre de 70% d’élèves au bac n’a aucun sens, si le niveau du bac n’est pas défini. Pourquoi se glorifier de cette donnée, qui signifie simplement qu’on met les enfants à l’école comme on met le cheptel au pré (il ne faut certes pas que tout coûte trop cher, raison profonde pour laquelle le redoublement n’est plus permis).

    Les médiocres résultats dont vous parlez, ce ne sont ni les 30 ni les 70% . C’est tout le système qui a renoncé à transmettre le savoir, avec un très grand succès. Que les maths, savoir général universel et absolu, puissent être remplacés par des études sur le développement durable ou les éoliennes, sujets eux absolument mous et soumis à toutes les propagandes, est un grave dommage fait aux enfants.

    Cette réforme est une régression. Elle signe la fin de l’école publique car seuls les parents négligents ou les inconscients peuvent continuer à y gâcher leurs enfants. Et moi, qui ne me suis jamais engagé politiquement, je m’engage pour la première fois à plus de 50 ans parce que effectivement, ce sont les valeurs révolutionnaires d’égalité et les valeurs humanistes qui visent à élever les hommes et à en faire des citoyens éclairés qui sont profondément remises en cause. Je vois les professeurs, je leur parle, ils sont extrêmement choqués. Je prédis 1 million de personnes dans la rue à la rentrée, que vous appellerez peut être conservateurs mais qui seront juste des citoyens de tous bords.

    Cordialement,

  2. Merci à cet inspecteur. Ça fait plaisir et ça réchauffe le cœur de penser que certains, certes pas suffisamment nombreux, pensent au service républicain pour tous avant le service de quelques privilégiés.
    Michel Métayer professeur retraité de mathématique 73 ans toujours syndiqué au SGEN.
    Bon courage. La lutte continue.

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